La question du Féminin ou la dérive du continent noir. 

De la "touthommie" freudienne au "pastout" lacanien, d’Encore à aujourd’hui. 

Jean-Michel Louka   

Nathalie Serkine

 

    En 1897 Freud abandonne sa Neurotica (théorie de la séduction) pour inventer la méthode psychanalytique à partir de ses observations sur l’hystérie. Elaboration centrée autour du phallus en tant qu’objet imaginaire qui ne peut être que présent ou absent, on parle de primat du phallus . En 1925, Freud élabore un OEdipe en deux temps spécifiques chez la fille et interroge

le « devenir femme », le destin féminin, l’ébauche du Féminin . Les articles de 1931 et 1932 sur «la féminité» et «la sexualité féminine» font émerger le paradoxe de savoir si l'on peut, par un savoir par défaut (la castration), faire émerger la vérité d’un être qui incarne ce défaut lui même: l’être féminin. 

    A partir de 1937 et jusqu’à la fin de son oeuvre Freud fera du «penisneid» (l'envie de pénis) le roc indépassable de la fin d’analyse avec les femmes, les unissant dans un «ensemble de femmes» que Lacan remettra fondamentalement en cause en démontrant que «LA femme n’existe pas» et «Il n’y a pas de rapport sexuel». La question du Féminin se déploie alors dans une dimension pas-toute phallique, introduisant la notion d’une jouissance supplémentaire chez «une» femme, et certains hommes qui s’autorisent à se situer dans le pas-tout phallique. 

    Ces différentes étapes de l’approche du Féminin en psychanalyse sont fortement liées à l’époque de leur élaboration. De la société patriarcale viennoise du début du 20ème siècle pour Freud, à la France tout autant patriarcale, mais autrement, des années 50-60 pour Lacan et l’après 68 jusqu’à l'orée du 21ème siècle . 

    La vérité du savoir analytique serait-elle alors fondamentalement liée à la façon dont la question du Féminin a été prise en compte à ces stades historiques du développement de la théorie psychanalytique ? 

    Le Féminin, c'est ce qui fait trou. Trou dans la Culture, trou dans la Civilisation, trou dans le corps, trou dans la tête, trou dans la langue, trou dans l'amour.  

    Le Féminin, ce n'est pas la féminité. Disons que le Féminin, c'est ce que la féminité n'arrive pas à réduire, ou plus exactement, à recouvrir, à masquer, à «illusionner». Car la féminité, cela marche avec la Culture et l’époque. C'est localisable et historisable. Si la féminité est quelque chose qui consciemment se montre, voire qui s'expose ou encore s'exhibe, en somme se donne à voir, le Féminin, au contraire, est quelque chose qui, à son insu, s'écoute, s'entend, voire se lit parce qu'il s'inscrit, parce qu'il s'écrit. 

    Si la féminité est essentiellement de l'ordre de l'image, le Féminin est lui de l'ordre du signifiant, mais aussi, passé à l'écriture, de l'ordre radical de la lettre. La féminité ressortirait donc de l'Imaginaire, le Féminin, lui serait plutôt à référer au Symbolique, voire, avec son passage à la lettre, au Réel. Tous les deux, cependant, mais chacun à sa manière, proposent un traitement particulier du Réel. Du réel du sexe. 

    Le Féminin n'est donc pas la féminité. Mais le Féminin ne serait-il pas, alors, non pas un complément, mais bien un supplément du masculin, et ce, pour les deux sexes? Et le masculin ne devrait-il pas, ainsi, être mieux pensé à partir du Féminin? 

    A partir et autour du Féminin, notre démarche est  de travailler pour resituer la praxis analytique à la croisée de la théorie et du politique. Pour une psychanalyse ancrée sur ses bases qui se doit de ne pas ignorer les singularités émergentes dans une société en mutation. A l’épreuve aujourd’hui des questions et subversions sur le genre, le sexe et les modes de jouissance; des techniques de plus en plus élaborées de PMA qui redéfinissent la notion de parentalité; du sexuel au premier plan des médias à coup de #metoo, #balancetonporc ou #inceste. 

 

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