La psychanalyse a-t-elle un avenir ?  La case vide                                  

                                                                                                                             Valerie RODET

                                                                                                                              12/6/2020

 Après avoir été véhiculée à travers le monde intellectuel puis après avoir connu une époque de vulgarisation où certains de ses concepts sont entrés dans le langage courant  - à commencer par le très commun « complexe d’Œdipe » -  la psychanalyse a glissé sur la pente de la désacralisation et de la diabolisation.

Elle se trouve des ennemis parfois féroces qui voudraient la faire basculer dans l’oubli (la refouler ?) à preuve qu’elle ne laisse pas tout à fait indifférent mais au contraire dérange.

 La psychanalyse n’est plus estimée, sauf par ceux qui en font l’expérience suffisamment aboutie, comme la voie royale pour la connaissance de soi, pour la désaliénation d’avec ses démons et autres attaches mortifères vers l’assomption d’une subjectivation qui permet de trouver une place dans ce monde sans céder sur son désir. Lui font face désormais des détracteurs qui œuvrent pour son éradication (à l’université, dans les institutions), sa mise à mort. Comme un processus de haine qui signe défensivement la reconnaissance d’une vérité d’un objet intrinsèquement encombrant : on a beau y faire, il y a quelque chose qui échappe, qui ne se soumet pas au contrôle, à la (bonne) volonté, à la (bonne) conscience, au politiquement correct, à la pensée unique et normée. Pas de « think green » ou de « think positive » dans le cabinet du psychanalyste, car il sait bien que l’homme n’est pas bon « par nature », comme il sait que la culture ne préserve pas du mal. La pulsion de mort, Freud l’avait repérée, est au cœur et agissante.

 

On comprend que la psychanalyse n’est plus très mode et n’est pas vraiment en adéquation avec le discours social ambiant, et c’est peut-être là sa force. 

Dans cette époque néolibérale qui encourage l’immédiateté et la jouissance sans limite, la saturation des sens par l’objet omniprésent,  il y a un vacillement de l’interdit oedipien fondateur de l’interdit de l’inceste qui est la condition de l’entrée dans la symbolisation grâce au langage par le truchement de l’opération du Nom-du-Père, nous apprend Lacan. Une loi humanisante qui exige que la mère laisse vivre son enfant hors d’elle et que l’enfant renonce à la mère. Il lui permet d’y opposer à l’Autre un « non », je ne serai pas l’objet de ton désir. Dit très succinctement, perdant la Chose et devenant un être parlant, cela lui permet de penser l’absence, la négativité, et par le manque de permettre l’émergence du désir. Dès lors sa jouissance ne sera plus pulsionnelle mais celle du désir soumise aux lois du langage et sera limitée. Or, l’époque actuelle organise l’illusion de la présence continue de l’objet, un objet qui ne peut manquer et qui assure la dépendance. C’est aussi la politique du flux tendu.

 

L’absence créée par le manque de l’objet rend possible le désir. L’écart, la distance qui rend l’objet inaccessible permet la symbolisation et l’entrée du parlêtre dans la sphère de la pensée c’est-à-dire du doute, du questionnement. L’omniprésence de l’objet saturant (des objets de consommation, sans cesse démultipliés ou dupliqués) qui vient obturer sa négativité laisse peu de place pour la pensée et pour penser le vide. La psychanalyse offre au sujet un lieu d’errance où les fenêtres sont ouvertes sur un horizon borné de questions, de re-mise en question et non pas de réponses comme un savoir sur l’autre qui s’imposerait à lui comme ça et rien d’autre. 

 

Le néolibéralisme organise un monde vantant « la transparence » et laissant croire que tout est visible et que tout peut être vu. Monde d’images, de l’apparence (avec G. Debord, on pourrait dire du spectacle), de la prévalence de l’imaginaire, du spéculaire où le narcissisme se perd dans des identifications idéalisées et démultipliées qui piègent le sujet dans une identité figée et réductrice, et qui peine à tomber dans le trou  par le langage : je ne suis pas ça, je ne suis pas cette image. Ecart grâce au langage qui laisse place à sa limite et à son bord, ouvre un vide où le sujet a la possibilité d’y inscrire son désir. 

Monde de « l’inconshow » pour reprendre le néologisme du psychanalyste italien F. Lolli où l’on fait croire que le visible est le réel tout comme le réel est le visible, qu’il n’y a pas d’invisible. C’est faire fi de ce qui est produit par la parole où tout ne peut être dit.

Hyper investissement du regard là où la parole est mise en doute car elle ne dit pas tout, qu’elle ne peut pas tout dire, et qui laisse croire aux Saint-Thomas modernes que le voir, la vérité et le réel se confondent et que cette indiscutable alliance procurerait un savoir.

Dans le cabinet de l’analyste, au moins là, la parole d’un sujet est accueillie.

 

Rappelons-le, le libéralisme a horreur du vide et à cette fin développe une stratégie sécuritaire pour faire disparaître le vide. Il développe tous les moyens de contrôle pour assigner, repérer, caser, expertiser, protocoliser, évaluer, étiqueter, enfermant le sujet dans un système barré, déterminé, objectalisant, souvent univoque et simplificateur.  A l’inverse, l’expérience analytique est subversive et n’assigne pas à « être ça » (le monde n’est pas bipolaire). Elle donne au sujet la liberté de dire ce qu’il n’est pas, que ce n’est jamais tout à fait ça, elle offre à entendre la vérité du sujet du désir dans sa complexité et ses contradictions, dans ses ratages, ses échappées immaîtrisées, ses fugues à l’assignation à être qui se manifestent dans les formations de l’inconscient, symptômes, rêves, lapsus, étourderies, actes manqués, le réel en nous. Sujet du désir, toujours insaisissable, toujours en mouvement, refusant de se laisser enfermer et réduire à « ça », glissant sur la vague signifiante, profondément indomptable et insaisissable car toujours en quête, en vie, et en lutte, impossible à caser tout à fait, à mettre en cage sinon à en rêver l’évasion.

 

N’est-ce pas là, dans ce qu’on lui reproche, que la psychanalyse tire sa force, celle d’être garante qu’il y a encore une case vide pour le sujet ?