Je veux oublier, car je n’en veux rien savoir.                                         Marina BENOUAICH

 

 Pour situer les interrogations à venir dans ce texte, il est utile de  préciser que ce qui va être relaté, se déroule dans un hôpital parisien et plus précisément dans un service de soins palliatifs qui est doté de 40 lits pour accueillir des patients en fin de vie.

L’équipe de ce service est composée de 70 personnes (Infirmiers, aides-soignants, médecins, psychologues, kinésithérapeutes, assistante sociale, secrétaires, cadres de santé) 

Pendant la phase aigüe de la contamination par le corona virus au plan national, les hôpitaux, dont celui où je travaille actuellement, en tant que cadre de coordination, ont conçu et mis en place des unités d’accueil spécifiques pour des patients contaminés par ce virus. 

 Ainsi, le service de soins palliatif a t’il transformé ses pratiques habituelles pour accueillir essentiellement des patients de gériatrie, atteints par le Covid, provenant d’un service interne à l’hôpital. 

Les organisations de travail, les pratiques de soin, les relations interservices ont été modifiées pour permettre, dans l’urgence, l’accueil de ces patients.

 A la fermeture de ces unités spécifiques nommées « unités Covid » d’une capacité totale de 20 places, le médecin chef propose des réunions appelées de « débrief ».

 Une réunion  préalable à la mise en place de ces réunions, entre les cadres de santé et le médecin chef , définit la nécessité de fixer 4 dates de rencontre d’une heure trente pour les équipes. 

Et la discussion met à jour également la nécessité qu’un psychanalyste y soit présent.

 

Pour différentes raisons qui seraient trop longues à développer ici, les jours des réunions, il n’y aura pas la présence d’un(e) psychanalyste.

 

Outre la restitution faite par le médecin chef de la chronologie des évènements, l’équipe est invitée à partager ses réflexions, questionnements, remarques ainsi que leur vécu de cette période.

Pour parachever ce temps de rencontre, une dernière question du médecin chef est adressée aux équipes:


 « Avez-vous besoin de quelqu’un pour vous aider à l’issue de cette période difficile ?

Et d’évoquer, une question en suspens, au sein du service depuis plusieurs mois : un groupe de parole ? »

 

Quelques réponses des soignants : 

 -« Moi, personnellement, je n’ai pas besoin de « quelqu’un qui vienne de l’extérieur » pour parler, dire ce qui s’est passé          pendant cette période Covid. 

-"C’est du passé. Moi, ça va »

-« Tu poses cette question parce que tu penses qu’on a besoin de thérapie ? »

-« On en a déjà beaucoup parlé entre nous ; on aimerait changer de sujet ; on aimerait parler d’autre chose »

-« Moi, je n’ai pas envie de reparler des choses qui ont été difficiles ; je veux oublier »

 Quand une aide-soignante, dans ce temps de « débrief », exprime ses pleurs et son désarroi d’avoir dû se séparer de s           son fils pendant un mois pour ne pas risquer de le contaminer, c’est une émotion qui circule. Un temps de silence.

Le groupe est embarrassé ; aux prises avec une difficulté qui le dépasse. 

 A l’issue de la réunion, au seuil de la salle, une soignante, émue par ce qui vient de s’exprimer, propose pour cette aide-soignante, de trouver « quelqu’un » qu’elle pourrait aller voir, elle et elle seule, à l’extérieur. Et de me demander une adresse pour elle.

 

 En tant que cadre de coordination dans ce service, j’observe également, dans cette période, des démissions d’infirmières et d’aides-soignants ; des absences répétées ; des arrêts maladie plus fréquents.

 

Un certain nombre de questions viennent :

 -Qu’est qui se passe pour que, parler du passé (récent ou pas), soit difficile au point de vouloir oublier, déclarer inutile le fait d’en parler, vouloir passer à autre chose ?

 

 -Qu’est ce qui se passe pour penser, face à une invitation de parole, qu’il puisse s’agir de thérapie c’est à dire de soins ?

 

 -Quelle confusion se met-elle ici en place à parler de thérapie au lieu de la parole, du langage, du fait de se parler ?

 

  -Qu’est ce qui se passe à isoler une personne exprimant un vécu, une partie de son histoire intime pour que d’autres disent, de son dire, qu’il doit être l’objet d’une démarche individuelle, hors groupe ?

 

 -Pourquoi cette expression singulière ne peut pas être entendue dans le groupe sans y assigner immédiatement la personne à en faire quelque chose qui s’apparente à un soin ? 

 

 -A t’on vraiment entendu « l’absence » de l’un pour l’autre relaté par cette aide-soignante ? A t ‘on vraiment entendu ce que la « séparation » a produit en elle ?

 

D’autres questions viennent : 

 

 -Quel est le sens de ces départs, de ces absences ? Qui disent la séparation à venir.

 

 -Peut-on établir un lien entre l’absence d’un lieu pour une parole partagée, l’absence d’un professionnel nommé psychanalyste, et ces mises en actes de départs, d’absences ?

 

- Peut-on établir un lien entre le vouloir « oublier les situations difficiles », ne pas désirer en parler, affirmer « moi, ça va », quand, de manière concomitante, les absences se produisent en nombre. Et ne manquent pas, en conséquence, d’affecter le groupe entier.

 

Ainsi se met en place un processus qui consiste à n’en rien vouloir savoir de ceci qui ne se dit pas et de ses conséquences.

Absences, départs dont on ne parlera pas non plus puisqu’il « faut oublier ».

 

Absence de paroles conduisant aux absences des personnes. 

 

La parole, le fait de parler, de se parler, de dire de soi ce que l’on a vécu, éprouvé jusque dans son corps durant des jours, des semaines et des mois situe la présence et la responsabilité pour soi avec d’autres. 

Oui, la parole est une prise de risque, un engagement de son histoire dans les situations.

Vouloir « oublier », affirmer « moi, ça va » devant la personne qui exprime un ressenti, qui a fait confidence d’une partie de son histoire subjective de vie, c’est l’exclure du groupe. C’est lui signifier qu’il n’y aura pas de dialogue. 

Et les conséquences me semblent délétères, pour tous.

N’en vouloir rien savoir de ce qui se passe comporte un autre danger : c’est que ce passé ne passera pas.

Il n’y a pas de page à tourner sans venir en dire quelque chose, sans avoir la possibilité que cette parole soit « adressée ».

Sinon au risque, bien en place, de subir des répétitions de dysfonctionnements, de mal être récurrents.

La parole, aussi singulière soit elle, n’en intéresse pas moins pour autant les quelques « uns » réunis ces jours-là. A la condition de pouvoir en soutenir l’énonciation, à soutenir l’acte d’échange que la parole confère, en s’y engageant.

Et en y étant aidé pour y repérer quelques éléments qui deviendraient signifiants, possiblement porteurs de sens, histoire que cette parole n’aille pas se perdre dans les « oubliettes ».

 

Se pose une question plus profonde : quel est ce « je n’en veux rien savoir » ?

 

Lacan nomme ce « je n’en veux rien savoir » comme une passion.

Il précisera : passion de l’ignorance.

Comme toute passion, celle-ci fait rage. Elle devient puissance même.

Et, assez curieusement, cette passion de l’ignorance fait le lit de savoirs : sur l’autre ; à sa place ; permet d’asséner des vérités, de maintenir des certitudes qui se veulent inattaquables au risque de radicaliser des positions sur un sujet ou un autre.

Or ces savoirs, ainsi décrits, à ne pas prendre en compte ce qu’il en est de l’autre, sont ignorances.

 

Car différemment,  la connaissance que je peux avoir au cours d’un dialogue avec ce qu’il en est d’un autre,  porterait à  découvrir, par la parole, ce qui m’a construit, ce qui m’échappe, que je ne maitrise pas.

 

Et donc peut être à savoir que je ne sais pas qui je deviens ?

 

Au delà de ce que certains appellent le principe d’incertitude, il y a là une complexité qui demande de se situer avec humilité, loin des assertions qui tiennent lieu d’une définition de soi qui serait stable, construite une fois pour toute.

 

Prendre la parole c’est risquer, que par elle, des pensées, des mots surviennent, inattendus révélant une histoire particulière, des intentions inconnues de soi, un réel qui échappe. 

 C’est risquer de percevoir que le socle sur lequel je repose n’est pas si fiable et si solide que cela ; que les mouvements intérieurs sont complexes, à plusieurs faces, se joignants en certains points particuliers les uns aux autres, en soi.

 C’est risquer de percevoir un manque à être, des creux, des vides, des tensions que je ne m’explique pas ; comme un hors soi, intérieur et qui me constitue.  Mais aussi des trop plein a qui la parole fait défaut.

 

La parole conduit quelqu’un à connaitre un petit bout de ce comment le langage s’est invité à son insu, l’impliquant dans des situations qu’il ne maitrise pas mais, passion de l’ignorance faisant,  dont il porte l’illusion, que peut être, un jour, il sera au contrôle de ce qu’il est.

 

Mouvement très particulier de ce « je n’en veux rien savoir » et peut être, ici, se situe la crainte sous-jacente dans cette phrase : « je n’ai pas besoin que quelqu’un vienne de l’extérieur ». Car il se pourrait  qu’il dise, ce quelqu’un,  quelque chose de cette illusion de contrôle si hardiment mis en avant dans le « Moi, ça va ».

 

 

Mais nul ne peut en savoir quoi que ce soit à la place de quelqu’un.

Où prétendre le faire tant que la personne n’en dit rien, de lui même, de cette place qui est sienne, de ce moment où il parle, ce jour là, de cette façon là.

Et il se peut que cette personne qui parle puisse, en d’autre temps, dire autrement de cette situation.

Qui sait ?

 

Mais à s’absenter des lieux de la parole c’est se mettre dans une position où « n’en rien vouloir savoir » a des conséquences. Du moins est-ce ainsi que je comprends ces arrêts pour maladie qui ressurgissent, ces absences qui se répètent, ces départs qui se multiplient. Ces séparations qui s’annoncent.

 

Parler nous appelle à répondre de ce qui, en nous, nous requiert intérieurement.

 

C’est par la parole, non comme une arme, mais comme un langage qui s’écoute, que la psychanalyse a à en dire de son expérience.

 

Et autant s’entendre bien, vraiment.

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